La Voie Interieure de Louis-Claude de SAINT-MARTIN...

LA VOIE INTERIEURE
DE LOUIS-CLAUDE DE SAINT-MARTIN

Le « sens du divin » s’exprime surtout par l’émotivité religieuse et par le moyen des rites, cérémonies, sacrifices, qui en découlent. Il revêt son expression la plus haute dans la Prière. Les « saints hommes de Dieu, nous dit la tradition kabbalistique, lorsqu’ils veulent cheminer sur les Trente-deux Sentiers de la Sagesse, commencent par méditer sur les versets sacrés, et s’y préparent préalablement par le moyen de saintes oraisons ». Mais la Prière, comme le « sens du sacré », qu’elle exprime, est de toute évidence un phénomène spirituel. Et, comme le note judicieusement le Dr Carrel, le Monde Spirituel se trouve hors d’atteinte de nos techniques expérimentales modernes. Comment donc acquérir une connaissance positive de la Prière ? Le domaine scientifique comprend, heureusement, la totalité de l’observable. Et ce domaine peut, par l’intermédiaire de la Physiologie, s’étendre jusqu’aux manifestations du Spirituel. C’est donc par l’observation systématique de l’homme en train de prier, que nous apprendrons en quoi consiste le phénomène de la Prière, la technique de sa production, et ses effets. (A. Carrel : La Prière.)
En fait, la Prière représente l’effort de l’Homme pour communier avec toute entité incorporelle ou métaphysique : ancêtres, guides, saints, archétypes, dieux, etc. ou avec la Cause Première, sommet de la pyramide précédente. Loin de consister en une vaine et monotone récitation de formules, la véritable Prière représente un « état mystique » pour l’homme, un état où la conscience de celui-ci s’aborde en l’Absolu. Cet état, il n’est pas de nature intellectuelle. Aussi, reste-t-il inaccessible, autant qu’incompréhensible, au philosophe et au savant. Pour prier, il faut faire l’effort de se tendre vers la Divinité. « Pense à Dieu plus souvent que tu ne respires... » nous dit Epictète. Et de très courtes invocations mentales peuvent maintenir l’homme en la « présence » de Dieu. Il est d’ailleurs un autre aspect de la Prière, c’est son rôle « constructif », jouant en des « régions spirituelles » qui demeurent inconnues ou inexplorées. « Or et Labor », dit la vieille devise hermétique, « pries et travailles ». Et l’adage populaire ajoute : « Travailler, c’est prier ». Concluons que peut-être aussi, dans le même ordre d’idées, prier équivaut à travailler. Tout dépend de ce qu’on sous-entend derrière ce mot. Peut-être l’homme qui prie se construit-il, en un autre monde, cette « forme glorieuse », ce « corps de lumière », dont parlent les manichéens, et qui est sa « Jérusalem Céleste », à lui, sa propre « Cité Divine », son « Temple Intérieur » ?...
Dès lors, on peut admettre que l’homme qui ne prie pas, ne tisse point sa propre immortalité, et qu’il se prive d’un précieux trésor. En ce cas, chacun de nous trouvera, « outre-mort », ce qu’il aura, en sa vie terrestre, espéré y rencontrer. L’athée s’en va dans le Néant, et le croyant dans une autre Vie. 
Psychologiquement, le « sens du divin » parait être une impulsion venue du plus profond de notre nature, une activité fondamentale, et qu’on constate aussi bien chez le primitif que chez le civilisé. Et ses variations sont liées à diverses autres activités fondamentales : sens moral, sens esthétique, volonté personnelle, notamment. L’inverse aussi est vrai. Et, comme le fait observer le Dr Carrel, l’histoire montre que la perte du sens moral et du sens du sacré, dans la majorité des éléments constitutifs d’une nation, amène sa déchéance et son asservissement rapide aux peuples voisins, ayant conservé, quant à eux, ce qu’il a perdu par sa faute, bien souvent. La Grèce, Rome, etc. en sont d’illustres exemples.  
D’autre part, l’homme est un composé de tissus et de liquides organiques, pénétrés d’un élément impondérable, nommé la Conscience. Or, le corps vivant, somme des tissus et des liquides organiques, a son existence propre, liée à un rapport régulier avec l’Univers contingent. N’est-il pas alors permis de supposer que la Conscience, si elle réside en des organes matériels, se prolonge en même temps hors du continuum physique ? Ne nous est-il pas permis de croire que nous sommes plongés dans un « Univers Spirituel » (et par le fait de notre Conscience), univers dont nous ne pouvons davantage nous passer que notre corps de chair ne peut le faire de l’Univers Matériel, dans lequel il puise les éléments de sa conservation : oxygène, hydrogène, azote, carbone, et cela par le jeu des fonctions nutritives et respiratoires ? 
Ce qui ne signifie pas que le second soit mieux partagé que le premier. 
Cet « Univers Spirituel », où notre Conscience puiserait les mêmes principes de sa propre conservation et sa « santé » morale, est-il interdit d’y voir l’ETRE IMMANENT, la Cause Première, que les religions ordinaires dénomment « Dieu » ? Dans l’affirmative, la Prière pourrait dès lors être considérée comme l’agent des relations naturelles entre notre Conscience et son milieu propre, au même titre que respiration et nutrition pour le corps physique. 
Il n’est dès lors pas plus honteux, et quoi qu’en dise Nietzsche, de prier que de respirer, de méditer que de manger ou de boire. Prier est alors l’équivalent d’une activité biologique, dépendant de notre structure, et ce serait une fonction naturelle, normale, de notre esprit. La négliger, ce serait atrophier notre propre « principe », notre âme, en un mot. 
Encore convient-il de distinguer en la matière ! Et la récitation de formules niaises, rabâchées sans que l’esprit y ait véritablement part, où les lèvres seules ont une activité réelle, n’est pas prier ! Encore faut-il que l’homme intérieur, celui que Claude de Saint-Martin nomme l’« Homme de Désir », soit attentif, et dynamise ce que lèvres et cerveau émettent conjointement. 
Joint à l’intuition, au sens moral, au sens esthétique, à l’intelligence, le « sens du divin » donne à la personne humaine son plein épanouissement. Or, il n’est pas douteux que la réussite de la vie demande le développement maximum et intégral de chacune de nos activités physiologiques, intellectuelles, affectives et spirituelles. L’Esprit est à la fois Raison et Sentiment, et nous devons aimer la Beauté et la Connaissance autant que la Beauté Morale, celle de la Forme comme celle de l’Action. En cela, Platon a raison lorsqu’il nous déclare que pour mériter le nom d’homme, il faut avoir fait un enfant, planté un arbre, écrit un livre ». 
Pour Claude de Saint-Martin, si le « Verbe » de l’Absolu se concrétise nécessairement en une nouvelle « hypostase », pénétrant seule le monde contingent, c’est qu’il est possible que le « verbe » de l’Homme réalise, à son tour, pour celui-ci, une possibilité d’accès à « l’Univers Spirituel » lorsqu’il est convenablement aimanté, orienté, par sa Conscience Supérieure.